Un ou deux K. Polanyi ? Le problème du désencastrement dans la Nouvelle sociologie économique

Écrit par Ronan Le Velly

Cette conférence a été prononcée dans le cadre de l’Université Populaire et Citoyenne de Paris, « Revisiter Polanyi », le 26 juin 2007.

Cette présentation ne porte pas directement sur K. Polanyi mais plutôt sur la réception de ses travaux par certains auteurs importants de ce qu’il est convenu d’appeler la Nouvelle sociologie économique [Dobbin, 2004]. Nous verrons que cette réception est contrastée, faisant étant de la reconnaissance de certains aspects de la pensée de K. Polanyi mais jugeant aussi cette pensée incohérente au point d’y distinguer deux thèses contradictoires et d’en déduire une sorte de schizophrénie chez K. Polanyi.

Pour aller à l’essentiel, le problème concerne l’idée du désencastrement. Un texte symptomatique est à cet égard l’article de Bernard Barber [1995], « Toutes les économies sont encastrées ». Quel est le sens d’un tel énoncé ? Pour Barber, il s’agissait d’abord de rappeler, en se référant à Emile Durkheim [1978] et Viviana Zelizer [1978, 1992], combien les facteurs sociaux sont importants dans la formation et le fonctionnement des économies de marché. Mais, en rappelant le caractère toujours encastré de l’économie, Barber souhaitait également s’opposer à Karl Polanyi :

« Polanyi décrit le marché comme « désencastré », les deux autres types d’échanges économiques [la réciprocité et la redistribution] étant plus « encastrés » dans les autres éléments socio-structurels et socio-culturels de la société. [...] Notre proposition forte, contrairement à celle de Polanyi, est que toutes les économies sont inévitablement encastrées. [...] Parler de désencastrement du marché détourne notre attention de l’analyse de ce que représente cette interdépendance » [Barber, 1995, p. 400].

Raisonner en terme de désencastrement est-il inadéquat ? Et comment comprendre par exemple Jean-Louis Laville lorsqu’il plaide pour un « réencastrement démocratique de l’économie » [Laville, 2003, p. 245] ? Le point de vue que je vais défendre dans cet article est que ces questions gagnent en clarté dès lors que deux notions d’encastrement sont distinguées.

L’encastrement-inscription

L’affirmation de Barber [1995] est à mettre en relation avec le réinvestissement récent des terrains économiques par les sociologues. Ainsi, même si tous les auteurs importants de la nouvelle sociologie économique (Abolafia, Biggart, Fligstein, Granovetter, Zelizer…) ne partagent pas l’utilisation du terme d’encastrement, tous montrent par leurs travaux l’intérêt d’étudier minutieusement les diverses conditions sociales sur lesquelles s’appuie la construction des activités économiques.

Une telle attention est d’abord importante dans une perspective de connaissance empirique. Par exemple, étudier les conditions d’encastrement des marchés permet de mieux comprendre pourquoi certains d’entre eux sont plus libéraux ou plus proches du modèle de la théorie économique standard que d’autres. L’ethnographie comparée de plusieurs marchés financiers qu’a menée Mitchel Abolafia [1996] montre que le niveau d’opportunisme, la forme de rationalité ou le degré de concurrence n’ont rien d’une constante. Ils dépendent de l’existence ou non d’outils permettant la transparence de l’information, de différences dans la forme des réseaux et de la nature des règles formelles et morales qui encadrent les comportements spéculatifs. Dans la perspective de la nouvelle sociologie économique, il convient alors d’énoncer qu’un marché très libéral comme le New York Stock Exchange est tout aussi encastré qu’un marché très régulé comme le Chicago Board of Trade : même si ces deux marchés s’appuient sur des conditions d’encastrement très différentes, celles-ci existent autant d’un côté que de l’autre.

La méthodologie de la nouvelle sociologie économique permet ensuite d’affirmer une théorie de l’action en rupture autant avec celle des économistes qu’avec celle de l’« ancienne » sociologie économique de Talcott Parsons [Granovetter, 1985 ; DiMaggio et Powell, 1991]. Le projet s’inscrit à cet égard dans la série de réorientations théoriques que les sciences sociales ont connues depuis les années 1960 et qui ont pu être qualifiées de « tournant interprétatif », « cognitif » ou « pragmatique » [Thévenot, 1995]. Dès lors que le chercheur refuse une conception mécaniste de l’action, qu’elle consiste en une optimisation rationnelle ou en l’exécution d’un système de normes et de valeurs, il doit être attentif aux opérations par lesquelles les agents interprètent le contexte et donnent du sens à leurs actes [Joas, 1999]. Plusieurs articles ont alors montré que, sans les contraintes et les repères associés aux conditions d’encastrement, la coordination entre les agents économiques serait extrêmement problématique, et ce d’autant plus qu’elle implique de s’en remettre à autrui et de lui faire confiance [Orléan, 1994 ; Beckert, 1996].

A la suite de Caillé [1993] et de Laville et Lévesque [2000], je propose de nommer encastrement-inscription cette première conception de la relation d’encastrement. Il s’agit ici d’une posture méthodologique générale. De ce point de vue, le vocable de désencastrement n’a effectivement pas de sens s’il suggère l’existence d’une économie sans institutions.

De la reconnaissance du Polanyi analytique…

Je suis donc d’accord avec Barber [1995] lorsqu’il affirme que toutes les économies sont encastrées-inscrites, c’est à dire que toutes les économies s’appuient nécessairement sur des supports institutionnels. En revanche, la critique qu’il fait à Polanyi me semble particulièrement inadéquate. Il est aujourd’hui clairement établi que Polanyi n’a jamais pensé qu’une économie puisse exister indépendamment des institutions sociales (par exemple Gadrey [2000] ou Maucourant [2005]). Ce serait même parfaitement contraire à la méthodologie institutionnaliste qu’il a exposée dans plusieurs textes. Dans L’économie en tant que procès institutionnalisé, Polanyi énonce clairement que l’échange marchand ne doit pas être appréhendé d’une façon différente des autres modalités d’échange. Le marché s’appuie toujours, autant que la réciprocité ou la redistribution, sur des « supports institutionnels déterminés » [Polanyi, 1975, p. 245]. En outre, Polanyi décrit, tout comme le font aujourd’hui les auteurs de la nouvelle sociologie économique, la grande variété des modalités d’organisation des marchés concrets : existence de prix administrés, absence de concurrence en raison d’éléments légaux, géographiques ou coutumiers, situations où seuls les offreurs ou les demandeurs sont actifs… Il existe une « diversité des institutions de marché [qui] fut à une époque récente obscurcie au nom du concept formel du mécanisme offre-demande-prix » [ibid., p. 258].

Le désencastrement dont parle Polanyi dans La Grande Transformation n’est alors certainement pas une désinscription. Au contraire, son analyse insiste longuement sur les changements institutionnels (mouvement des enclosures, fin des poor laws, développement de machines spécialisées…) qui ont permis l’établissement de l’économie libérale du XIXème siècle. Sa référence à l’autorégulation du marché ne vise pas à présenter une économie fonctionnant dans un vide social. Là encore, c’est tout le contraire. Pour Polanyi, le marché autorégulateur est une utopie, une idée, une institution culturelle qui a nourri le projet politique de la libéralisation économique [Buğra, 2005]. Enfin, la thèse de Polanyi est également que cette utopie n’aurait pu être mise en application sans atteindre à la survie de la société. L’affaiblissement des régulations traditionnelles de l’économie a alors généré la mise en place de nouvelles régulations. Le double mouvement décrit par Polanyi dans La grande transformation est bien, de bout en bout, un processus institutionnalisé.

Aujourd’hui, Granovetter et Block, deux auteurs majeurs de la nouvelle sociologie économique, appréhendent avec justesse l’institutionnalisme des travaux de Polanyi. Dans l’introduction qu’il a rédigée pour la sélection de ses articles traduits en français, Granovetter [2000] explique ainsi qu’il se reconnaît dans le « Polanyi analytique » qui met en avant la pluralité des modes d’allocation des ressources et qui montre la nécessaire régulation des marchés. De façon plus explicite, Block [2003] attribue à Polanyi la découverte de l’always embedded economy et cite même l’article de Barber comme illustration des lectures erronées dont Polanyi a été victime par le passé.

… à la critique du Polanyi polémique

Pour autant, la réhabilitation de Polanyi par ces deux auteurs n’est pas complète. De nouveau, le problème vient du désencastrement. Dans le même texte, Granovetter exprime son désaccord avec « les affirmations très polémiques que l’on trouve dans [...] La grande transformation, lorsque Polanyi écrit qu’au XIXème siècle les sociétés sont entrées dans une période radicalement nouvelle où l’économie est devenue désencastrée et qu’elle a alors dominé tous les autres modes d’allocation et tous les autres secteurs » [Granovetter, 2000, p. 39]. L’approbation d’un Polanyi analytique se couple alors avec une prise de distance par rapport au « Polanyi polémique qui surestime l’autonomie du marché » [ibid.]. Il y aurait donc deux Polanyi : le polémiste et l’institutionnaliste…

À moins que Polanyi ne se soit transformé de l’un en l’autre. C’est en filigrane la thèse de l’article de Block [2003] sur les conditions de rédaction de La grande transformation. Block explique que les lectures erronées qui ont été faites de cet ouvrage sont la conséquence du caractère incohérent du raisonnement qui y est poursuivi. Polanyi aurait commencé sa rédaction en étant imprégné d’une pensée marxiste hétérodoxe inspirée notamment par Georg Lukacs. C’est dans ce cadre qu’il aurait été amené à décrire les ravages de l’économie autorégulée et le contre-mouvement permettant l’autoprotection de la société. Mais, poursuit Block, au fur et à mesure qu’il décrivait les multiples formes de cette autoprotection, Polanyi « découvrait le concept de l’économie toujours encastrée » [ibid., p. 297] : il découvrait que toute économie a besoin pour fonctionner de règles, de lois et de principes moraux. Pour Block, cette découverte aurait dû conduire Polanyi à reprendre totalement son manuscrit afin de l’expurger des références à l’autorégulation ou au désencastrement. Mais, désireux de publier son ouvrage avant la fin de la guerre pour pouvoir peser sur les débats politiques, ce dernier n’aurait pas pris le temps de le faire :

« Polanyi ne parvient pas à nommer explicitement sa découverte cruciale. Il retourne au contraire à la structure initiale de son raisonnement où l’encastrement de l’économie vient contrer le processus d’autorégulation du marché. Pourtant, la logique même de son raisonnement montre qu’il ne peut jamais exister de système de marché autorégulé. L’idée de contrer son fonctionnement est alors une parfaite absurdité. C’est comme se plaindre qu’une machine à mouvement perpétuel a été abîmée par l’examen d’un scientifique sceptique » [ibid., p. 297].

Block, à la différence Barber, voit bien que Polanyi a fait la découverte de « l’économie toujours encastrée ». Mais, tout comme Barber, il pense qu’il y a une totale incompatibilité entre le constat du caractère encastré de l’économie et la description du désencastrement. Pour l’un comme pour l’autre, la cohabitation de ces deux éléments est parfaitement absurde. Dans ces conditions, nous comprenons que, un peu comme Granovetter [2000], Block [ibid.] finisse par distinguer deux Polanyi, celui du début et celui de la fin de la rédaction de son ouvrage.

L’encastrement-insertion

Alors, y a-t-il deux Polanyi ? Je ne le pense pas. Par contre, je crois qu’une partie du problème pourrait être résolue en exposant le sens que Polanyi attribue à l’idée de désencastrement et en définissant par là même une seconde notion d’encastrement. Plutôt que deux Polanyi, ce sont alors deux relations d’encastrement qui méritent d’être distinguées.

Pour comprendre ce qui est en jeu, il nous faut partir de sa description des caractéristiques de ce qu’il nomme l’« économie de marché ». En comparant cette économie aux autres systèmes économiques, Polanyi signale d’abord le poids exceptionnel qu’y prennent les échanges marchands dans la satisfaction des besoins humains. Suite à l’institution d’un marché pour la terre et pour le travail et à la spécialisation croissante des activités économiques, les individus sont obligés de vendre leur production ou leur force de travail sur le marché afin de survivre. En outre, les marchés institués sont libérés des régulations sociales propres aux systèmes économiques antérieurs. Une économie de marché est alors une économie où se généralise la recherche du gain individuel et « une économie gouvernée par les prix du marché et par eux seuls » [ibid., p. 71].

Dans cette perspective, la relation d’encastrement envisagée n’est pas la même que celle décrite dans la première partie. Je propose de nommer cette seconde relation « encastrement-insertion ». La distinction opérée par Alain Caillé [1993] entre pensée du contexte et pensée des ordres résume bien la différence d’approche. Il ne s’agit plus de partir des contextes sur lesquels se construisent les activités, mais d’évaluer jusqu’à quel point les différents ordres du social sont autonomes-désinsérés et jusqu’à quel point ils sont subordonnés-insérés les uns aux autres. L’approche poursuivie est alors proche des traditions sociologiques qui ont vu dans le développement du capitalisme un processus de différenciation de la sphère économique [cf. Holton, 1992].

L’étude comparative des degrés d’encastrement-insertion a alors tout son sens, entre les économies [Bohannan et Dalton, 1965] mais aussi entre les marchés. Par exemple, le projet du commerce équitable peut être décrit comme celui de créer des marchés dont le niveau d’encastrement-insertion est plus élevé c’est à dire dont le niveau de désencastrement-autorégulation est plus faible. Est-ce que les prix sont le résultat d’une libre confrontation de l’offre et de la demande ? Non, si par exemple le prix d’achat aux producteurs tient prioritairement compte des coûts de production et des coûts de la vie ? Est-ce que les décisions économiques sont guidées par les rémunérations qu’induisent les prix de marché ? Non, s’il est fait le choix de travailler avec des producteurs marginalisés même si ceux-ci n’offrent pas les produits les plus performants, etc. [Le Velly, 2006].
Regard sur Granovetter (1985)

Une illustration de la différence entre l’encastrement-inscription et l’encastrement-insertion est possible à la relecture du célèbre article de Granovetter, « Economic action and social structure : the problem of embeddedness » [1985]. De façon intéressante, ces deux relations y sont successivement évoquées, mais, malheureusement, Granovetter n’établit pas de façon explicite leur différence de sens. L’article commence ainsi par deux pages d’introduction où Granovetter revient sur les travaux de Polanyi et sur le débat entre anthropologues formalistes et substantialistes. Le point de vue de Granovetter sur ce débat est connu : aucune économie n’est ni parfaitement différenciée ni parfaitement autonome.

« Le niveau d’encastrement du comportement économique est plus faible dans les sociétés non marchandes que ne l’affirment les substantivistes [...] et la « modernisation » a entraîné moins de changement qu’ils ne le pensent. Mais par ailleurs ce niveau a toujours été et continue à être plus substantiel que ne le disent les formalistes et les économistes » [ibid., p. 482-483].

Granovetter parle bien d’un niveau d’encastrement et il ne fait aucun doute que son introduction porte sur l’encastrement-insertion. Mais, dès l’amorce de la première section, les termes du débat changent et s’orientent vers une discussion beaucoup plus méthodologique sur les conceptions sur-socialisées et sous-socialisées de l’action économique. Dans ce contexte, Granovetter utilise de nouveau le terme d’encastrement, mais, cette fois-ci, il n’est plus question de niveaux. Tout le développement de l’article parle de l’encastrement-inscription, de l’indispensable référence au contexte pour comprendre le déroulement des activités économiques. Se succèdent donc dans cet article deux types de débat impliquant deux conceptions différentes de la relation d’encastrement. Mais Granovetter ne semble à aucun moment en avoir clairement conscience.

Le compte rendu d’une table ronde permet d’éclairer les raisons de ce mélange [Krippner et alii, 2004]. Granovetter y raconte que, lorsqu’il a rédigé les premières versions de son article, il n’avait pas en mémoire les travaux de Polanyi et les débats entre substantivistes et formalistes. Ce n’est que tardivement qu’il a pris conscience qu’il utilisait le même terme d’encastrement que Polanyi et qu’il a ajouté au début de son texte quelques lignes sur le sujet. Mais, nous l’avons vu, même si le terme retenu était le même, les relations visées étaient différentes. Le message principal de son article a d’ailleurs perdu en clarté, comme en témoignent les fréquentes lectures qui y voient un plaidoyer pour une conception de l’action économique à mi-chemin entre la sur et la sous-socialisation, alors que Granovetter revendique, de façon beaucoup plus intéressante, une rupture simultanée avec ces deux théories de l’action tout aussi mécanistes.

Deux notions complémentaires

L’encastrement-inscription et l’encastrement-insertion renvoient à deux regards différents sur les relations entre l’économique et le social. Mais je souhaiterais conclure en montrant que ces deux regards sont profondément complémentaires.

Pour résumer les éléments développés dans les deux dernières sections, il est possible de dire que, selon Polanyi, l’économie de marché est 1), comme toutes les économies, une économie institutionnalisée (toujours encastrée-inscrite) et 2), plus que toutes les autres, une économie différenciée (au niveau d’encastrement-insertion faible). Présenté ainsi, et en dépit des arguments avancés par Kurtlus Gemici [2008], je ne vois pas en quoi il y aurait un discours incohérent ou inachevé dans La grande transformation. Un tel double regard est d’ailleurs chose commune parmi les sociologues classiques qui ont décrit l’émergence de la société capitaliste.

Raisonner à la fois sur la forme des conditions d’encastrement-inscription et sur les effets du niveau d’encastrement-insertion permet d’éviter deux formes de réductionnisme. La première, dénoncée avec raison par Zelizer [1992], consiste à perdre de vue les supports institutionnels sur lesquels sont construits les marchés (y compris les plus libéraux) et, en conséquence, à ne voir dans les forces du marché que naturalité, transcendance ou fatalité. La seconde, bien mise en avant par Andrew Sayer [2001], tend à se concentrer tellement sur le caractère socialement institué des marchés qu’elle en oublie les contraintes systémiques qui émergent des ordres marchands et qui échappent à leurs créateurs.

Mobiliser simultanément les deux relations d’encastrement vise à envisager le caractère socialement construit et varié des marchés tout en montrant en quoi les ordres marchands institués imposent des obligations aux agents. Sur ce second point, les auteurs de la nouvelle sociologie économique ont été généralement plutôt discrets. Mais d’autres travaux, particulièrement en anthropologie ou en histoire, ont montré les conséquences du développement d’une économie de plus en plus désencastrée-désinsérée : de nouveaux impératifs de survie, mais aussi de nouvelles opportunités d’enrichissement et de remise en cause des ordres anciens résultent de l’institutionnalisation d’une économie libérale (Cf. par exemple Bourdieu et alii [1963], Haskell et Teichgraeber [1996]).

Le double regard envisagé par cet article peut enfin faire apparaître des déterminations circulaires. C’est par exemple une logique d’autorenforcement que Joyce Appleby [1978] met parfaitement en avant lorsqu’elle décrit le développement d’une culture du marché (croyances dans la légitimité de la poursuite de l’intérêt personnel, dans l’autonomie des phénomènes économiques…) comme à la fois une précondition et un résultat de l’émergence de l’économie libérale anglaise. Pour autant, une telle circularité cumulative n’est pas non plus systématique et il convient d’observer des situations où les contraintes qui émergent des ordres marchands entrent en conflit avec les conditions institutionnelles sur lesquelles s’appuient ces ordres. Les effets désastreux de l’utopie du marché autorégulateur exposés par Polanyi [1983] renvoient à cette seconde classe de phénomènes, et les interrogations actuelles sur les effets déstructurants des stratégies de libéralisation et de la mondialisation libérale vont également dans ce sens [Stiglitz, 2002].

Références

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